Interview Jaone XTC RIS

Ja vit pour et par le graffiti, c'est l'un des bombers les plus prolifiques et un des plus présents dans l'histoire du graffiti moderne. Il peint comme s'il s'agissait d'une lutte acharnée. Originaire de Upper West Side à Manhattan, il commence à peindre en 1982 et prend le nom de Jaone en 1986. En 1990, son omniprésence dans l'ensemble des cinq arrondissements de New York lui vaut le titre de King. Ce même titre lui a valu d'être battu par des flics pourris de New York et de se retrouver avec près de 100 points de suture à la tête. Il a été poursuivi par la ville de New York. La MTA et le ministère des transports lui réclamaient 5 millions de dollars de dommages et intérêts. Avec toutes les difficultés et les combats auquel Ja a dû faire face, il est reconnu par ses pairs comme un des graffeurs les plus controversés. Supreme l'a interviewé, voici la traduction :

Qu'est qui t'a amené à peindre ?
Ce qui m'a amené à peindre c'était la part de mystère qui entourait le monde du graffiti, personne ne savait qui étaient ces graffeurs. Tous ces gens qui avaient réponse à tout ne savaient absolument rien de ce qui me fascinait. J'ai eu pas mal de problèmes étant gamin. Je cherchais la présence de ces gens qui me donnaient de l'espoir. Les graffeurs allaient à l'encontre de ce qu'ils devaient être et ça me donnait de l'espoir. Ils pouvaient dire merde à tout. Ils pouvaient surmonter ce qu'ils voulaient. C'est ça qui m'attirait. Si j'avais pu rencontrer un des boss des crews AW, IBM, ou CIA et s'il m'avait pris sous son aile je lui aurais montrer la plus grande loyauté. Je pense que je comprenais d'où ils venaient. C'est pourquoi j'ai pris beaucoup de writers sous mon aile. Certains ont pris du grade, d'autres pas, certains sont vivants, d'autres non. Certains sont à l'université, d'autres en prison pour 25 ans. Étant gosse, par le graffiti je pouvais rencontrer des gens qui me comprenaient et que je pouvais comprendre. Je me suis rendu compte que j'étais devenu la personne que j'aurais voulu rencontrer.

Pourquoi peins-tu ?
Pour la pureté du geste et pour pouvoir m'exprimer. Je taggue pour moi et mes potes et si quelqu'un repasse un de mes potes, c'est la guerre. J'ai ma couronne sur la tête depuis 90 ou 92 tout le reste n'est que confettis. C'est juste pour augmenter le score, ça ne représente plus la même chose pour moi maintenant. J'adore peindre. je suis seul la plupart du temps. Il n'y a pas beaucoup de gens en qui j'ai confiance. Le graffiti m'a changé pour toujours, j'ai passé 6 nuits sur 7 à ne faire que peindre. tu lâches toute vie amoureuse parce qu'il faut aller peindre ou se battre avec les autres graffeurs et après le boulot, il faut voler des bombes. Tu deviens vraiment un putain d'individualiste et en même tu es complètement pris par le graffiti. Je ne regrette rien. C'est la réalité, j'aimais sincèrement les filles avec qui j'étais mais je ne pouvais pas m'empêcher de peindre. Je kiffais plus. Sans faire le fanfaron, je peux me vanter de ce que j'étais capable de faire en une nuit. Comparé à ce que pouvaient faire deux ou trois personnes en un mois. Ce que je faisais en un mois, un crew le faisait en un an. Internet ne compte pas. Je continuerai à peindre ou je veux et comme je veux jusqu'au jour ou je n'en aurai plus envie et je ne sais pas quand ça sera. Ça n'a pas grande importance de toutes façons.

Qu'est-ce qui est important pour toi ? Est-ce toujours en lien avec le graffiti ?
Pour qui me prends-tu ? Être un bon ami, un bon père, une bonne mère, un bon fils ou une bonne fille. Être soi-même. je me fiche de savoir ce qu'on peut penser de ça. Je n'ai pas commencé à peindre pour me faire des potes mais parce que je voyais de vrais rebelles et que je me sentais enfermé dans une boîte trop petite pour moi. je voyais que personne ne me comprenait et je voyais ce que faisaient les graffeurs… « Tu es sorti et tu as fait ça ? Tu étais si motivé pour faire ça ? » , « Je veux faire pareil mec ! »

Quelle est ta principale motivation quant tu sors peindre ?
La première chose que tu veux faire ?

Ne pas me faire attraper. Avoir un programme précis et le suivre. Être professionnel.

En tant que professionnel, qu'impliquait l'ampleur de ton bombing dans les années 90 ?
J'ai dû mener plusieurs guerres. je les ai prises relativement au sérieux comme dans un jeu de stratégie ou ton but est de mettre KO des gars. Je n'ai jamais perdu une seule guerre en 24 ans de graffiti. Je m'en suis pris à des crews complets et je leur ai fait quitter le milieu du graffiti. C'était toujours de ma faute. J'ai l'esprit de compétition par nature et le graffiti coule dans mes veines. La différence entre moi et les autres c'est que je n'ai pas peur de me faire repasser, c'est moi qui repasse. Si quelqu'un repasse un de mes potes ou a des problèmes avec les XTC alors c'est parti. C'est comme ça et ça ne me fait pas peur de sortir ma batte. si tu peux mettre de côté ton ego et ton nom, tu peux te servir de ton artillerie et niquer tout le monde, y compris ceux qui n'ont rien à voir. J'adore sortir tard la nuit, éviter la police et niquer le programme.

Quelle est l'influence de New York sur toi ?
Cette ville m'a marqué, c'est sûr. J'ai beaucoup voyagé et New York reste la meilleure destination. Elle regroupe la diversité de chaque ville. Elle m'a fait tel que je suis. Je ne suis choqué par aucune culture. Tout vient de mon enfance. j'ai eu des parents très libéraux et très intelligents. j'ai grandi dans le melting pot new yorkais, l'Upper West Side de Manhattan. J'ai grandi avec des blancs, des noirs et des hispaniques. Avant de quitter mon quartier je ne savais pas que des gens pensaient différemment. Dans ce quartier je me faisais dépouiller une fois par mois. N'importe quel gamin ayant grandi à New York a connu ça, c'était un environnement de prédateurs et ça ne faisait pas la une du journal. Si tu avais le look d'un graffeur ou d'un b-boy, tu te faisais dépouiller. C'était comme ça. Ça pouvait anéantir ce en quoi tu croyais. Seul le plus fort survit. Reviens le jour d'après pour te battre, si tu ne le fais pas, personne ne te respectera. C'était assez dur de grandir dans cette ambiance.

Quelle est ta plus folle aventure dans le graffiti ?
C'est arrivé au début du mois d'Aout 1990. Je peignais une autoroute et j'ai été coursé par la police. Des flics arrivaient de la 125ème rue, du pont de la 3ème avenue et du pont de Tri-Borough. Les flics étaient à un peu plus de 100 mètres de moi pointant leur flingue sur moi et me criant de me rendre. Je me suis rendu. Je me suis allongé sur le sol. Et le flic me tabassa à coup de matraque. 130 points de sutures. Tout ceci m'est arrivé alors que j'étais menotté dans le dos. J'ai fini à l'hôpital de Harlem et l'infirmière me demanda ce qui s'était produit. Les flics ont dit que j'avais été percuté par une Buick. Je lui ai dit la vérité et elle m'a dit qu'elle entendait les flics arranger une version bien différente de la vérité. Je suis allé au tribunal. 9 policiers témoignaient et certifiaient que dans ma fuite j'avais été percuté par une voiture. Ils n'étaient même pas présent pendant l'arrestation. Mes plaies ne correspondaient pas à un accident avec une Buick. Toutes les charges contre moi furent abandonnées ce qui me fit perdre le respect de l'ensemble de la police. Ce que j'ai vécu cette nuit là n'est qu'un exemple parmi tant d'autres de ce que les noirs ou les hispanos peuvent vivre au quotidien, du racisme de base. Quand on m'a recousu j'étais en état de choc, une infirmière russe m'a demandé ce que j'avais fait, je lui ai répondu que j'étais accusé d'avoir écrit sur un mur. « Ils t'ont tabassé pour ça ? »  A l'hôpital le flic qui m'a tabassé et son partenaire ont commencé à me taper dans les côtes en me demandant si j'aimais faire courir les flics. Je lui ai répondu que non. Rétrospectivement je suis content d'avoir couru. Les cicatrices ne me font plus mal et ces flics sont des fils de putes de brutes. Ce sont des choses qui peuvent arriver n'importe quand et à n'importe qui et pas seulement par la police.

75 photos de beef et de bombing de Jaone :

Un extrait de la vidéo State Your Name :

Et pour les anglophones, en 1995 Kevin Heldman a fait le récit d'une nuit avec Jaone dans le magazine Rolling Stone.

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