Mémoires d'un graffeur

Depuis 2008, un mystérieux writer qui a raccroché les gants mais reste passionné par le métro parisien, partage sur son blog Gossip Graffiti ses anecdotes, souvenirs ou tout simplement sa vision du graffiti avec une verve au style particulièrement éloquent… beaucoup s'y reconnaitront. En voici un extrait.

Quand on pose au marqueur pour la première fois, on n'a aucune idée de l'importance de ce geste si innocent. Pourtant, on est déjà coupable. « Murs vierges = peuple muet ! », le système nous impose au silence. L'Etat n'aime pas le bruit des bombes… toutes les bombes ! Même celles remplies de peinture.

Le jour, les moutons suivent le troupeau. La nuit, loin des regards, une poignée de « brebis égarées » envahissent les hangars, s'entreposent dans les entrepôts. La justice nous qualifie de « brebis égarées », de délinquants. Pour ma part, je me vois plus comme un loup faisant la loi. Je m'invite dans leur étable, m'installe et mange en cachette. Les bergers nous redoutent car on défie leur autorité. Les loups font peur, c'est connu. Demandez aux petits !

Ce qui effraie l'Etat, c'est que des jeunes graffeurs pénètrent illégalement dans les réseaux de transport pourtant équipés de caméras, détecteurs de mouvement, maitres-chien et autres agents de sécurité. Imaginez que l'on change de bombes, que les cliquetis ne soient plus ceux des billes de peinture mais ceux d'un détonateur. Si des « simples » graffeurs arrivent à défier leur système, que peuvent-ils faire contre des terroristes organisés ? C'est cette vision qui les fait frémir. Comment être crédibles auprès du citoyen lambda ? Comment leur faire croire qu'ils sont en sécurité alors qu'ils n'arrivent même pas à empêcher des graffeurs de taper des whole cars ? Pendant le plan Vigipirate, les pirates étaient de sortie et criaient « à l'abordage ! » Leur bateau faisait naufrage. Notre peinture, elle, n'a pas cessé de couler. Ils ont beau avoir des militaires, nous aussi on est adepte du camouflage. On a les accès et les clés, on veille sur les po-dés.

Il parait que le tag crée un sentiment d'insécurité. Bizarre, j'étais encore un môme quand j'ai trouvé ça « cool ». En quoi est-ce effrayant d'offrir un peu de lecture à ceux qui n'ont pas de livre ? A l'école, on nous apprend à lire et à écrire. Plus tard, on nous punit parce qu'on écrit en dehors des marges. « Marginal » car ma feuille est blanche avec des lignes turquoises. J'ai toujours été un cancre, surement pour ça que j'ai pris goût aux punitions ! On m'a dit « les paroles s'envolent, les écrits restent » alors pour m'en assurer j'ai pris une encre indélébile. On veut nous empêcher d'écrire, plus tard on voudra brûler nos livres, demandez à Ray Bradbury, il vous le dira.

« Rebelle » dans l'âme, je suis content d'avoir eu une vision différente de la vie, d'avoir su garder les yeux ouverts sur ce système. Ca m'a vallu quelques anecdotes croustillantes, quelques pénibles serrages mais heureusement pas d'amendes, pas de prison, pas de casier. Je crois qu'à un moment, il faut savoir tirer sa révérence et prendre sa retraite. Laisser la place aux jeunes. Pour moi, ce moment vient de sonner. Le déclic comme on dit. A chacun sa limite. Pas envie de finir endetté ou en zonz', j'ai déjà assez de problèmes comme ça. Dans ce jeu du chat et de la souris, pour une fois c'est la souris qui en sort gagnante. Pour une fois, la souris sourit.

Gossip Graffiti – mémoires d'un graffeur de métros parisiens

Source : GossipGraffiti
Photo d'illustration : CP5

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