Mohamed Bourouissa

Alors que certains tentent de faire entrer l'art dans les prisons, Mohamed Bourouissa fait entrer la prison dans l'art contemporain. Et par la grande porte, sans dynamite mais à l'aide de simples échanges de SMS et MMS avec un détenu. Son oeuvre Temps mort est présentée jusqu'au 9 Avril 2011 dans le cadre de l'exposition Open Frame du Centre régional d'art contemporain du Languedoc-Roussillon réunissant une trentaine d'artistes autour du thème de l'enfermement. Pour Mediapart, Hugo Vitrani s'est entretenu avec l'artiste.

Temps mort, c'est d'abord un titre en hommage au premier album solo de Booba. Le sujet ? Une correspondance entre l'artiste et un ami en taule, renvoyant à la chanson La lettre de Lunatic, classique du rap français des années 2000. Ni papier ni plume ni rime, ici les échanges se font clandestinement par SMS et MMS, en version originale: images pixelisées, langage des cités, en phonétique.

« C'est plus rapide, c'est tout. »

Les images sont compressées, le langage aussi. Tout comme les détenus, surpopulation carcérale oblige.

Ni maton ni baston, Mohamed Bourouissa touche au plus juste l'intimité de la vie carcérale, l'isolement, la tension. Grillages de sécurité, lignes d'horizons, plante verte, cours intérieures by night, déjeuners et plaisirs solitaires… Les images (silencieuses) envoyées par le détenu (devenu co-réalisateur) alternent avec des captures d'écrans des échanges de SMS avec l'artiste (devenu metteur en scène et ami).

D'abord photographique, le projet est devenu un film. Commencé avec un ami détenu puis libéré en cours de route, le projet a dû changer d'interlocuteur. Le tournage illégal a duré six mois, à raison de deux vidéos de 10 secondes par jour. Évitant ainsi le filtre des institutions, l'exercice n'était pas sans risque :

« En prison tu peux prendre une ou deux années de plus sur ta peine si on te prend avec un téléphone, et faire du mitard »

ce qui aurait au passage empêché l'artiste de présenter son œuvre à la fin de sa résidence au Fresnoy (Studio national des arts contemporains, à Tourcoing).

Les exclus et les marginaux se retrouvent dans Légende, autre oeuvre de Mohamed Bourouissa créée pour l'exposition Dynasty (projetée avec Temps mort au MAM et au Palais de Tokyo l'été dernier). A la sortie du métro Barbès, Bourouissa équipe de caméras les vendeurs à la sauvette des fameuses clopes made in le bled. A l'heure du full HD, les images basse définition des caméras cachées détournent le langage des reportages façon TF1.

« Ce ne sont plus les vendeurs qui sont montrés du doigt mais les acheteurs ou le passant lambda, montrés à travers le regard des vendeurs. C'était étonnant car les gens ne regardaient pas la caméra mais les thunes ou les mains. »

Lorsqu'ils ne fuyaient pas, comme dans la scène de drague d'une fille à peine sortie du métro Barbès.

Deux groupes qui se croisent dans la rue en mode coup d'épaules-coup de pression ; un autre qui squatte un hall, des cages d'escaliers, ou qui reste devant une voiture fraîchement calcinée ; des policiers en tenue de combat qui sortent un homme du lit et le menottent à terre devant son amie en petite tenue : Mohamed Bourouissa met en scène et photographie le dixième de seconde précédant les insultes et le coup de tête, les jeux de regards enragés ou la séduction façon banlieue. Ses photos sont à la chambre, la lumière travaillée au flash avec jeux de flou et de fonds sous-exposés, les tirages sont grand format… Ces photographies le propulseront major des Arts déco, obtenant ensuite le prix Voies Off à Arles en 2007.

Le travail de mise en scène est important : esquisses des scènes, repérage des lieux (Grigny, La Courneuve, Pantin) et des modèles (habitant les quartiers). Mohamed Bourouissa travaille la composition et les lignes de force comme le faisaient les grands peintres. Pas étonnant que sa République (2006) ait un air de Delacroix. Flirtant sur la frontière de la fiction et du documentaire, certains voient en lui un Jeff Wall des banlieues.

« Périphérique met en scène la banlieue en tant qu'objet conceptuel, artistique, dans des situations qui d'ordinaire seraient du ressort du photo-journalisme. »

Et si la matière est le social, son travail ne cherche pas à apporter de réponse, mais plutôt à laisser une trace, à l'instar d'un Jamel Shabbaz, photographe des débuts du hip-hop à New York, auteur des livres Back in the days et A time before crack. C'est d'ailleurs en découvrant ce travail que Mohamed Bourouissa fera sa première série photographique sur les cailleras habillées en Lacoste. Mode grand classique des années 1990 que l'on retrouve aussi dans certaines peintures de Guillaume Bresson.

La banlieue, Mohamed Bourouissa y a vécu. Né en 1978 en Algérie, il arrive en France à l'âge de 5 ans avec sa mère – dont il porte le nom – venue travailler dans la restauration. Il ne connaîtra son père qu'à l'âge de 20 ans. Enfant à Courbevoie, Mohamed Bourouissa dessine très tôt. Influencé par les dessins animés, Ken le survivant, Dragon Ball Z, ou les comics américains, on comprend pourquoi il s'attardait devant l'oeuvre de Thomas Hirschhorn présentée en Octobre dernier à la Fiac, composée de figurines de ces dessins animés.
Puis, son diplôme de technicien maquettiste l'amène à travailler dans le VIe arrondissement de Paris

« ce qui me permettra de ne pas rester cloîtré dans mon quartier »

tout en faisant un détour par le graffiti où il s'essayera sur des trains, et un autre par la fac, les Arts déco, et le studio national des arts contemporains du Fresnoy.

Ancien assistant de Kader Attia (qui lui achète ses deux premières photos), Mohamed Bourouissa est aujourd'hui représenté par la galerie Kamel Mennour. Ses oeuvres figurent dans des collections publiques et privées, et sont exposées dans des foires internationales d'art contemporain. Mais n'imaginez pas le croiser dans des vernissages ou des dîners mondains.

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