Interview Rap UV-TPK

Pour le catalogue d'une exposition qui aura lieu à La Mals de Sochaux courant Janvier/Février 2011, quelques questions ont été posées à Rap UV-TPK concernant son rapport au monde de l'art, voici le premier jet :

Dès le premier jour où je t'ai rencontré (printemps 1992), tu m'as dit voir ce que l'on faisait comme de l'art et que nous étions artistes. Le penses-tu toujours ? Sur quoi te bases-tu pour dire que c'est de l'art. Cela s'applique t-il à tout ce que l'on peut voir dans la rue ? Cela voudrait dire qu'il y a un artiste en chacun de nous. Pourtant pour être franc il y a des trucs bien laids aussi.
Je le pense encore plus aujourd'hui, avec 18 ans de recul, plus de 20 ans de carrière, après avoir fait des milliers de peintures sur trains et métros, après avoir développé mon propre style. A l'époque  (j'avais 15 ans), je me basais sur une interview d'Ice.T (vu 2 ans avant dans « rapline ») qui disait : « si tu regardes la définition du mot art dans le dictionnaire, tu y verras, activité qui nécessite un savoir-faire ». Je savais faire un graff (chose qui n'est pas donnée à tout le monde) et je savais trouver un train garé pour aller peindre dessus (ce qui est encore plus compliqué), je savais aussi trouver de la peinture sans argent.
Aujourd'hui tu peux y ajouter un style personnel, mais en fait c'était vrai dès le début, avec des influences plus flagrantes, mais le trait, la touche était là. Plus récemment, j'ai entendu une jolie définition du mot art, qui disait : « si au moins deux personnes apprécient ce que tu fais, c'est de l'art ». Je sais qu'il y a largement plus de deux personnes qui apprécient mon travail.En réalité tout graffeur est un artiste, comme tout peintre (sur toile) du dimanche est un artiste. Le beau, le moche n'est qu'une question de goût, de sensibilité. Il ne faut pas confondre art et chef d'œuvre. Il y a des petits artistes et il y a Picasso. Je pense être quelque part entre les deux.

D'ailleurs tous les peintres qui se reconvertissent dans la toile ont-ils du talent ? Leur travail est-il toujours intéressant ? Qu'est ce qui fait un bon peintre sur toile issu du milieu du graffiti ?
La plupart des graffiti artistes passés sur toiles étaient déjà très mauvais sur murs ou trains,il n'y a pas de magie, ils sont toujours aussi nuls ! C'est un débat éternel, Les goûts et les coulures. (Sans faute de frappe)

Tout comme Fuzi tu t'es mis à être un ovni du graffiti en créant ton propre style. Comment y es-tu venu ? Pourquoi as-tu ressenti le besoin d'explorer de nouveaux champs artistiques, de te lancer dans cette peinture inconnue ?
Mon style est venu naturellement, sans vraiment réfléchir, de façon instinctive. Il y a une touche propre à nous même, puis le travail fait le reste. Je pense qu'il faut être sincère dans sa démarche, je n'ai pas essayé de plaire, juste d'imposer mon nom, sans calcul. En revanche, je me suis inspiré de beaucoup de choses, graffs, logo, pub, architecture, musique. Mais s'inspirer n'est pas sucker ! Je dis ça car dans le graff ou dans d'autres formes d'art, certains n'hésitent pas à reproduire ce qu'ils apprécient, volontairement ou non, ils ont un talent de reproduction, ils sont des suiveurs, non des meneurs.

Comme de nombreux artistes qui se sont lancés dans une « régression artistique » tels Picasso, Basquiat, Mondrian, Torres Garcia, une grande part du public pensait qu'ils ne savaient pas dessiner ou peindre, ce qui n'est pas le cas, il en va de même pour toi. N'est-ce pas frustrant ?
Oui et non, en fait je n'ai jamais visé le grand public, jusqu'à il y a peu, je m'adressais exclusivement au  petit monde du graff et j'ai pu m'apercevoir que même là, les esprits étaient étriqués, qu'une bonne partie de ces acteurs se contentaient de suivre les chemins tracés, déjà débroussaillés. Aussi, ils ne pouvaient admettre, que l'on puisse avoir fait le plus de trains, créé le groupe qui a le plus d'impact tant au niveau du nom que de l'activité même, prendre toutes ses photos, les conserver dans le temps, tourner des images vidéo, faire des DVD, se faire attraper par la police, aller en prison, mais continuer et en plus avoir un putain de style, c'en est trop pour les faibles.

Il en va de même pour tes œuvres sur toiles, tu fais du réalisme détaillé ou quelques choses de plus fouillis (en fait des lettres recoupées) qui peuvent sembler abstraites pour le grand public. Pourquoi s'exprimer dans 2 univers si distincts ? L'un t'attire-t-il plus que l'autre ?
Il est vrai qu'à ce jour, j'ai travaillé mes toiles essentiellement dans deux directions, le réalisme qui me prend du temps et de l'énergie a réaliser, en gros je n'apprécie pas vraiment travailler ce style, mais j'aime bien le résultat et surtout le fait de toucher les esprits simples qui pensent que ce genre de travail est l'aboutissement alors que c'est juste une porte d'entrée. En tout cas, c'était un moyen (encore une fois non calculé) de montrer que je sais dessiner.
Ensuite, un travail à la bombe, plus proche du graff, dans lequel je laisse jouer le hasard des couleurs, des coulures, qui peut effectivement sembler abstrait quand on n'a pas les codes, les clés du graff, même certains graffeurs n'y voient que des traits et des coulures. Et là, j'apprécie le travail ainsi que le résultat. Ensuite j'ai des milliers d'idées de direction à expérimenter, je n'ai pas eu le temps ou le matériel, encore moins le local pour le faire. Je pense aussi que je ne dois pas aller trop vite, après 5 ans sur toile, les gens commencent à peine à chercher à savoir ce que je fais, alors j'attends un peu, je régule le flot.

Quelle est la vision artistique plus institutionnelle d'un artiste tel que toi qui est reconnu pour être l'un des plus grands peintres graffiti français ? Quelles sont tes envies dans le monde de l'art ?
Le monde de l'art est un grand fourre-tout, au risque de paraitre prétentieux, ma peinture se place directement dans l'histoire de l'art, je n'essaie pas de me placer dans des galeries ou un réseau qui pourrait vendre mon travail, je peins pour peindre, sans calculer ce qui se fait, ce qui fonctionne ou non, je ne peux pas faire ça, j'avance.

N'est-il pas énervant d'entendre que l'on est un inconnu dans le milieu de l'art alors que de nombreuses personnes ont vu en le voulant ou non tes œuvres, alors que tu es une icône dans le milieu du graffiti ? Que peut-on faire pour inverser cette tendance qui fait croire que les peintres issus du graffiti ne sont pas connus ?
Y a-t-il un milieu de l'art, ni y a-t-il pas plutôt, des marchands qui tentent de vendre leurs merdes à des friqués sans cerveau, en tout cas sans sensibilité ?
On pourrait aussi parler des gens qui s'occupent de la presse dédiée aux arts ou les gens à la tête d'institution comme les musées. Il y a tellement d'artistes, intéressant ou non, franchement, le parcours d'un artiste digne de ce nom doit être long. Je vais me répéter mais jusqu'à il y a peu, je ne cherchais pas à me faire connaitre d'un quelconque milieu de l'art, un peu plus aujourd'hui, du fait que je peins sur des supports, transportables, monnayables, exposables dans des lieux dit d'exposition. Le temps travaille pour moi. J'ai arrêté l'école en 2nde à 17 ans pour me consacrer entièrement à cette passion, pendant plus de 15 ans, sans essayer d'en tirer des bénéfices financiers, au contraire risquant d'énorme amendes, sans rien connaitre de l'Art, sans avoir pris de cours de com. Aujourd'hui, à mon âge, j'ai du mal à admettre que l'on puisse effacer mon travail, alors la toile (ou autre support transportable) est un bon compromis, je suis fièr que des gens soient heureux d'avoir une peinture de moi dans leurs salons.

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